lundi 16 avril 2018

1 - Avec un début comme ça...


  Il était un peu plus de 11 heures du soir en ce 17 janvier 1908. Deux "hirondelles" patrouillaient dans le quartier de la Muette, à Paris, par une nuit froide et silencieuse.
  Soudain, alors que les cyclistes remontaient l'avenue Henri-Martin en direction du bois de Boulogne, un bruit suspect attira leur attention, un tintamarre étouffé, comme si un objet métallique avait dévalé des escaliers. Le sous-brigadier Onésime Coche mit aussitôt pied à terre, l'oreille aux aguets, le gardien de la paix Level en fit autant.
  Le bruit semblait venir du numéro 134, juste à leur niveau, un petit hôtel particulier. Un bref cri retentit, déchirant, un cri de femme... Les deux hommes déposèrent aussitôt leurs bicyclettes contre un muret. Le portail n'était pas verrouillé. De la lumière filtrait derrière les persiennes closes. Ils franchirent les quelques mètres les séparant du perron, gravirent trois marches, et trouvèrent à nouveau une porte s'ouvrant facilement, sur un vaste vestibule bien éclairé.
  A droite, au pied d'un escalier de marbre menant à l'étage, un guéridon de cuivre renversé... Coche fit signe à Level de rester près de la porte, et commença de gravir les marches, lentement, son pistolet de service à la main.

  Une femme gisait au haut des marches, recroquevillée contre le mur du palier. Elle comprimait de la main gauche sa gorge d'où coulait un sang abondant qui imprégnait déjà tout le haut de sa robe de nuit blanche Le sous-brigadier comprit que la carotide était touchée, que la blessure était donc fatale, néanmoins il prit sa voix la plus rassurante pour dire:
- Ne craignez rien, madame, le docteur est prévenu, il arrive dans une minute.
  Mais la femme ne semblait ni l'entendre ni le voir, entièrement absorbée par une ultime tâche. De sa main droite elle avait écrit un mot avec son propre sang, sur le carrelage du palier, devant elle:
OMAR
  Sa main revint en tâtonnant à sa gorge, pour y prélever de l'encre écarlate. Fasciné, Coche observait le spectacle de cette demi-morte acharnée à livrer ses derniers mots. L'index barbouillé de sang continua l'inscription:
OMAR VOLE
  De nouveau le doigt était sec, ou le sang coagulé. La main frémit encore, un dernier effort pour tremper l'index dans la source d'encre que ne contenait plus la main gauche, une suprême volonté pour finir le message, alors que l'oeil vitreux de la femme semblait déjà perdu dans la contemplation d'un autre monde:
OMAR VOLE NN




  La course de l'index s'interrompit sur le dernier jambage du N, le corps s'affaissa.
  Coche reprit ses esprits, et héla son équipier:
- Level, rien à signaler en bas?
- Rien, chef, et vous là-haut?
- Une femme égorgée, morte, je descends, il vaut mieux rester ensemble si l'assassin est toujours là.

  Level ne semblait pas en mener large, et il resta prudemment en retrait derrière son chef tandis qu'ils exploraient le rez-de-chaussée, Coche gardant son arme à la main. Un vaste salon, un autre plus modeste, une cuisine, deux chambres, dont l'une montrait un lit défait et des accessoires indubitablement féminins. Une porte à nouveau non verrouillée, donnant sur le jardin; l'assassin avait pu fuir par là.
  Level s'abstint de regarder le cadavre en arrivant à l'étage. Un couloir. D'un côté un atelier d'artiste, qu'ils inspectèrent rapidement; personne ne pouvait s'y dissimuler. De l'autre côté plusieurs pièces, vides, et enfin une chambre, à l'intérieur de laquelle ils distinguèrent un lit dans lequel quelqu'un était couché.
  Coche actionna l'interrupteur, à droite de la porte. L'homme étendu dans le lit s'agita, émergea de sous les couvertures, se redressa, l'air confus comme s'il avait été arraché au sommeil, mais Coche se déclara plus tard prêt à jurer que cette attitude était feinte. 
  L'homme était de type arabe, ce qui alerta aussitôt Coche, lequel demanda abruptement:
- Quel est votre nom?
- Omar, Omar el Vonn, balbutia l'individu, mais...
- Omar, veuillez vous habiller et nous suivre!
- Mais je n'ai rien fait, je peux vous montrer mes papiers, je suis français comme vous...
- Comme nous, c'est à voir, mais là n'est pas la question. Quelqu'un a été assassiné dans la maison. Vous devez être interrogé au commissariat.
- Iona!, clama Omar, Madame la baronne! C'est pas vrai!
- Hélas, si, mais elle a pensé à toi avant de mourir, tu verras. Allez, habille-toi, et plus vite que ça!
  Omar était nu sous les draps, et il dut revêtir les frusques posées sur la chaise près du lit sous les yeux sévères des policiers. Il enfila ensuite un vêtement chaud avant que Coche ne lui passât les menottes. Sorti de la chambre, il hurla en découvrant le corps de la baronne, et Coche devrait encore assurer ultérieurement que ce désespoir n'était guère convaincant.

  L'affaire fit la une des journaux pendant plus d'une semaine. La victime était donc la veuve du baron Maxence d'Hautois, diplomate dont le dernier poste avait été consul à Timișoara, en Roumanie. C'est là qu'il avait été séduit par une artiste autochtone, Iona Dimitrescu, de plus de vingt ans sa cadette. Il l'avait épousée en 1881, puis était revenu avec elle à Paris en 1895, lorsqu'il avait pris sa retraite, pour raisons de santé.
  A sa mort, en 1901, il ne laissait à sa femme qu'une maigre rente, à peine de quoi assurer l'entretien de l'hôtel que le grand-père Hautois avait fait construire en 1810. La baronne dut réduire son train de vie, et ne conserver qu'un domestique, le jardinier Omar, auquel il incombait désormais quelques autres tâches.

  L'énigme du message écrit avec le sang de la baronne fut bientôt éclaircie. Malgré ses revers de fortune, la famille Hautois possédait néanmoins un trésor, les 50 "napoléons à la morve", dont l'histoire fut rappelée.
  Le père de Maxence, le général Valère d'Hautois, avait fait partie de l'expédition du prince de Joinville, laquelle avait en 1840 ramené en France la dépouille de Napoléon Ier, à bord de la frégate La Belle Poule. Le corps de l'empereur était resté dans un remarquable état de conservation, grâce probablement au cercueil de plomb dans lequel les Anglais l'avaient placé, immédiatement scellé hermétiquement.
  Ardent napoléonien comme son père, le général avait voulu commémorer ce que l'expédition entière avait vu comme un miracle, et il avait eu l'idée de faire frapper 50 médailles le 22 septembre 1841, soit le Ier vendémiaire de l'an 50 du calendrier révolutionnaire, à partir de fragments de plomb provenant du cercueil même de l'empereur.
  La médaille était conçue sur le modèle du napoléon classique, lui-même copie du louis monarchique, mais avec certaines particularités.
  L'avers montrait un crâne de profil, en lequel se reconnaissait parfaitement l'empereur. Le graveur avait réussi le prodige de donner l'illusion d'une goutte perlant à l'extrémité de l'os nasal, comme si Napoléon avait conservé toute sa morve vingt ans après sa mort. La seule inscription de l'avers était ANNO L, sous le crâne.
  Le revers avait une classique couronne laurée, avec la seule inscription EMPIRE FRANÇAIS.
  Au lieu de l'habituel DIEU PROTÈGE LA FRANCE, la tranche portait DIEU AGRÉE LE CAP FORT.

  Des légendes couraient sur ces médailles. Valère d'Hautois en aurait donné une à Louis-Napoléon Bonaparte après son élection, et ceci aurait joué un rôle dans la décision du nouveau président de rétablir l'Empire.
  Maxence d'Hautois aurait donné une médaille à Maximilien de Habsbourg, avant son départ pour le Mexique où il connut un sort tragique.
  D'autres noms circulaient, comme l'empereur Guillaume Ier, ou le tsar Alexandre III, toujours des autocrates qui entendaient ne pas dévier du cap qu'ils s'étaient fixés, par la force s'il le fallait.
  Ces pièces étaient très convoitées, par des dirigeants qui les considéraient comme pourvues de pouvoirs surnaturels, par des collectionneurs prêts à débourser des sommes folles pour une seule médaille, mais les Hautois avaient été clairs: seul le mérite, tel qu'ils l'évaluaient selon leurs critères de morale et d'honneur, entrait en ligne de compte dans l'éventuelle donation d'une médaille.

  Après la mort de Maxence, la baronne restée seule propriétaire des "napoléons à la morve" avait peut-être moins de scrupules, et il se disait qu'elle aurait accepté des prêts conséquents en échange de certaines promesses.
  Toujours est-il que les napoléons ne furent pas retrouvés après la mort de la baronne d'Hautois, et qu'une théorie fut bientôt largement admise par l'opinion. Omar avait la passion du jeu, et passait tout son temps libre aux champs de courses voisins (la presse lui donna le surnom de baron d'Auteuil-Longchamp), où plusieurs témoins assurèrent l'avoir vu perdre des sommes importantes.
  S'il y avait encore quelques incertitudes, on supposait que le jardinier avait rencontré en ces lieux également fréquentés par la pègre des individus peu reluisants qui lui avaient fait miroiter des sommes fabuleuses pour lui, mais dérisoires en regard de l'enjeu, alors Omar avait accepté de livrer les fameuses pièces.
  En une seule fois ou non, on n'en savait rien, et ce n'étaient pas les individus en question qui allaient se présenter pour donner le détail de transactions qui auraient pu les rendre complices du meurtre.
  Omar, lui, niait tout en bloc. Il n'avait rien volé, ni pièce ni quoi que ce soit d'autre. Il n'avait pas non plus tué la baronne, qu'il déclarait aimer, et dont il assurait être aimé en retour. Si on avait trouvé de l'argent dans sa chambre, c'est qu'il gagnait plus qu'il ne perdait aux courses, et il affirmait même qu'il lui arrivait d'aider financièrement sa patronne! Quant aux médailles, il ne les avait jamais vues, mais Madame lui avait laissé entendre qu'elle ne craignait pas les voleurs, sans plus d'explications.

  S'il était corroboré par diverses sources que la baronne eût pu avoir une relation charnelle avec son domestique, le reste ne tenait pas la route, et la vérité se déduisait aisément de l'ultime message donné aux portes de la mort. La baronne avait su en quelques lettres non seulement donner le nom de l'assassin, mais aussi son motif, en employant l'abréviation courante chez les numismates, NN pour "napoléons".
  Ce 17 janvier, elle avait découvert le vol et était allée accuser le jardinier. Prompt à jouer du couteau, comme beaucoup de Marocains, celui-ci l'avait égorgée. Avant qu'il ne songeât à quelque artifice pour dissimuler son crime, l'arrivée immédiate des policiers l'avait contraint à agir dans l'urgence, essuyer le couteau, le jeter près du corps, se mettre au lit après s'être déshabillé, faire semblant de dormir.
  C'était sans compter sur la volonté de la victime de ne pas laisser le crime impuni.

  La presse en rajouta. Par quelque procédé que ce fût, le chantage, la violence, ou autre, Omar avait obligé sa patronne à devenir sa maîtresse, et il assouvissait odieusement sa lubricité sur cette femme encore splendide au cap de la cinquantaine.
  Alors, violeur, voleur, tortionnaire, assassin, l'opinion se prit à regretter qu'il n'y eut que la douce guillotine pour punir tous ces crimes, en un bref instant, et à souhaiter rétablir qui la roue, qui l'estrapade, qui le bûcher, qui l'écartèlement, toutes ces bonnes vieilles méthodes du temps passé, plus propres à dissuader les bonnes gens de s'écarter du droit chemin.

  L'enquête officielle n'en était pas là, et on affirmait tenter d'élucider toutes les zones d'ombre de l'affaire, notamment trouver ce qu'il était advenu des fameux napoléons. Du côté du Parquet, si Omar avait été très rapidement inculpé, on se refusait à fixer la date du procès, pour des raisons du même ordre.

dimanche 15 avril 2018

2 - Bilan létal édulcoré


  Ce qui précède reflète l'état de l'opinion en janvier 1908, et j'ai pendant quelques jours partagé l'indignation générale devant les crimes présumés du jardinier Omar, et souri des jeux de mots de la presse, tels Omar en pinçait pour la baronne.
  L'affaire était cependant loin d'être aussi simple qu'il y paraissait, et je fus l'un des premiers à l'apprendre en ce 21 janvier.

  Je m'appelle Alban Lenoirc, j'ai 34 ans, ou, plutôt, je les aurai en avril, car j'écris ceci quelques mois après les événements, maintenant que je ne suis plus tenu au secret.
  Je suis depuis 5 ans le secrétaire particulier du fameux détective Honoré de Valmondada, lequel préfère être appelé par les initiales HV. Il s'honore que toutes les affaires à lui confiées aient été "HV"...

  Donc, ce 21 janvier, deux visiteurs se présentèrent à l'agence, boulevard Haussmann. Ils n'étaient rien de moins que le préfet de Paris Lédène et le chef de la Sûreté Seurcé, et souhaitaient voir HV le plus vite possible.
  Je frappai à la porte de son bureau, et lui annonçai les deux personnalités.
- Messieurs Lédène et Seurcé pour vous.
- Lédène, et après?, je n'ai pas bien entendu...
- Le chef de la Sûreté, Emile Seurcé, HV.
- D'accord. Faites entrer.

  HV connaissait déjà le préfet.
- Bonjour, Charles, et honoré de faire votre connaissance, monsieur Seurcé.
- Nous sommes aussi très honorés de vous voir, HV. Nous sommes venus vous entretenir de quelque chose qui demande la plus grande discrétion, et...
  Lédène hocha la tête dans ma direction, mais HV fut inflexible, comme à chaque fois que le cas se présentait:
- Vous pouvez parler devant Alban, dont je réponds comme de moi-même, et qui m'est souvent d'une aide indispensable.

- D'accord. Asseyons-nous donc, car ce peut être long. Je laisse la parole au chef de la Sûreté.
  Tout le monde s'assit, et Seurcé commença, d'une voix posée.
- Vous connaissez évidemment l'affaire Omar qui occupe le devant de la scène depuis quelques jours. Malgré les indices qui l'accablent, nous avons de bonnes raisons de penser qu'il est innocent du meurtre de la baronne.
"  D'abord, parmi tous ceux qui l'ont approché, excepté quelques irréductibles xénophobes pour lesquels chaque étranger ne pense qu'à assassiner tous les Français, personne n'arrive à imaginer que le doux Omar ait pu commettre un tel acte, ni voler les napoléons par ailleurs. C'est loin d'être suffisant pour effacer les preuves à charge, mais un excellent agent de la Brigade Mondaine, Victor Chalin, a découvert une extraordinaire coïncidence propre à faire reconsidérer toute l'affaire.
"  Le 3 janvier, en soirée, des fumées passant sous la porte d'un appartement de la rue Scribe conduisaient les occupants de l'immeuble à enfoncer la porte et découvrir que le propriétaire de l'appartement, Len Romanov, était mort.
"  Ce n'était pas n'importe qui. Il était né Grand-duc Leonid Alexandrovitch, fils du tsar Alexandre II, favori pour sa succession à la tête de toutes les Russies. Leonid fit peu de cas de cet avenir lorsque l'amour le frappa en la personne de la jeune Vassilieva, non seulement dépourvue de tout titre nobiliaire, mais fille du fils illégitime d'un boyard et d'une esclave turque. Son mariage provoqua la fureur du tsar, lequel parvint à faire annuler cette union morganatique et exigea de Leonid qu'il cessât toute relation avec la jeune personne.
"  Peine perdue, les deux tourtereaux s'enfuirent à Paris, où le Grand-duc se fit naturaliser français sous le nom Len Romanov, et se remaria avec la belle Vassilieva. Ils menèrent une vie tapageuse à Paris, et ce seraient leurs frasques qui seraient à l'origine de l'expression "tournée des grands-ducs".
"  Mais Vassilieva fut atteinte de phtisie, et après sa mort Len ne fut plus que l'ombre de lui-même. Il emménagea dans un petit appartement de la rue Scribe dont il ne sortait presque jamais, muré dans son chagrin.
"  Bien que ce Romanov, oncle de l'actuel tsar, ne jouât plus aucun rôle politique depuis longtemps, la Brigade Mondaine dépêcha son meilleur inspecteur sur l'affaire, Chalin. Il fut vite établi que la cause de la mort était l'accumulation d'oxyde de carbone dans l'appartement, provoquée par l'obstruction du conduit du poêle à charbon. De tels accidents sont assez fréquents, mais le plus souvent, les occupants du logement ont la présence d'esprit d'ouvrir une fenêtre avant qu'une concentration létale de gaz soit advenue."
- Il me souvient, intervint HV, qu'il y a quelques années la mort de Zola est survenue dans des circonstances similaires, et qu'on a alors soupçonné un acte criminel.
- C'est exact, c'était en 1902. Mais bien que Zola eût alors beaucoup d'ennemis, aucun élément probant n'était venu étayer la thèse criminelle. Et on ne voit pas qui aurait pu vouloir du mal à Len Romanov, déjà à demi-mort depuis des années.
"  Mais voici ce qu'a remarqué Chalin, qui avait enquêté scrupuleusement sur la disparition de Romanov, et conclu à un banal accident. Il s'est intéressé comme tout un chacun à l'affaire Omar, et a vu dès le 18 courant que les noms OMAR EL VONN et LEN ROMANOV sont composés exactement des mêmes lettres, pas une de plus, pas une de moins."
- Des anagrammes, fit HV, que toutes les parèdres de la triacontade me pardonnent, je ne l'aurais pas remarqué. Bravo à votre inspecteur!
 Lorsqu'il était ému, HV émaillait volontiers ses propos d'exclamations aussi peu intelligibles.

- C'est loin d'être tout, reprit le chef de la Sûreté. Une fois cette première découverte effectuée, j'ai mis quelques inspecteurs sur cette piste, et l'un d'eux a repéré un autre mort récent dont le nom correspond encore aux mêmes lettres, le bijoutier Van Loornem, décédé le 12 janvier chez lui, rue du Mont-Thabor, après une chute dans un escalier.
- Van Loornem, je vois, le "bijoutier de la plèbe", comme on l'appelait, j'ai vu un entrefilet évoquant cette mort, mais la maison était déjà dirigée par son fils, non?, et Van Loornem, c'est un nom, je crois me rappeler qu'il se prénommait Hans.
- C'est vrai qu'il est né Hans van Loornem en Belgique, et qu'il a commencé sa carrière à Anvers. Lorsqu'il est venu à Paris dans les années 70 pour tenter un nouveau concept, il a créé la marque Van Loornem, et s'est établi à deux pas des grands joailliers de la place Vendôme, rue du Mont-Thabor.
"  Une nouvelle technique de taille lui permettait d'utiliser des pierres de second choix, et de proposer de splendides bijoux à des prix défiant toute concurrence. Sa réussite a été telle qu'il a souhaité s'établir définitivement à Paris, et qu'il a demandé à être naturalisé français sous le seul nom Van Loornem, ce qui a été accepté. On l'appelait plutôt "l'énorme Van", vu l'embonpoint que lui a valu son amour pour la bonne chère, mais passons.
"  Dernièrement, Van Loornem approchait les 130 kilos sur la balance, et se mouvait avec difficulté. Depuis quelques années, c'était son fils Karl qui s'occupait essentiellement de la boutique, et la mort de son père à 72 ans n'a surpris personne. On s'attendait à une crise d'apoplexie, il a glissé dans l'escalier, rien de suspect selon une rapide enquête, et le permis d'inhumer a été aussitôt délivré."
- Par la suprême syzygie!, vous voyez donc un lien entre l'affaire Omar et ces morts de Len Romanov et de Van Loornem. Ce serait Omar el Vonn qui était visé?
- Attendez, ce n'est pas fini. Forts de ces résultats, nous avons télégraphié à toutes les préfectures de province pour demander d'examiner de près les registres des décès récents, et on nous a transmis deux autres cas.
"  Le 6 janvier était retrouvé le corps d'Anne Vormol, à Vernon, dans l'Eure. Anne Vormol était issue d'une bonne famille de Vernon, mais sa santé avait chancelé après un amour malheureux, et elle avait sombré dans l'alcoolisme. Elle a vite tout perdu, travail, soutien de sa famille, et vivait de mendicité et de prostitution. On l'appelait "Princesse Anne" parce qu'elle racolait le chaland en lui demandant d'être son "Prince Charmant", mais il n'y avait plus beaucoup d'amateurs.
"  Toujours est-il qu'elle a bu de l'alcool frelaté, à base de méthanol, et la froidure de la semaine a dû la conduire à boire une dose mortelle, enfin on l'a retrouvée raide morte dans sa cahute à proximité du bourg, le matin du 6.
"  L'autre cas est celui de Loann Vermo, à Saint-Malo en Ille-et-Vilaine. Ce jeune homme se targuait d'être écrivain, mais se désespérait de ne pas parvenir à se faire publier. On l'a retrouvé pendu dans la chambre de bonne dont il n'arrivait plus à payer le loyer, le soir du 8 janvier.
"  Plusieurs lettres de refus d'éditeurs gisaient à côté de lui, certaines froissées ou déchirées. La dernière qu'il avait reçue, la veille, était peut-être la goutte d'eau qui l'avait conduit à en finir. Elle émanait d'un certain Richard Zimmer, des éditions Marc-Antoine Duchemin, et était d'une rare cruauté:
Très Cher Monsieur Vermo,
  Nous avons bien reçu votre manuscrit L'engrenage de l'hiver et notre comité de lecture l'a étudié avec la plus grande attention. S'il ne peut hélas trouver place dans notre catalogue, nous nous permettons de vous suggérer de le proposer à l'Almanach qui est presque votre homonyme, où ses qualités pourraient être appréciées à leur plus juste valeur.
"  Bien sûr, maintenant que nous savons qu'en l'espace de deux semaines sont mortes quatre personnes dont l'état civil est constitué des mêmes lettres, et qu'il y a eu un crime dans l'entourage d'une cinquième personne, ces morts ne sont plus aussi simples qu'il y paraissait, et tout ceci va être réétudié en détail. Nous espérions que vous pourriez nous apporter votre précieux concours.
"  Il y a encore autre chose. Lors de son interrogatoire, Omar a déclaré avoir reçu une lettre à son nom, au 134 avenue Henri-Martin, trois ou quatre jours avant le crime. La lettre ne contenait qu'un carton, avec les lettres AMOR tracées assez maladroitement. Il a d'abord cru que c'était une attention de la baronne, laquelle selon ses dires l'appelait parfois "Omar, mi amor", mais Iona d'Hautois lui a certifié qu'elle n'y était pour rien. Omar a brûlé la lettre.
"  Il semble que Van Loornem ait aussi reçu une lettre bizarre quelques jours avant sa mort. Il y a fait allusion devant son fils, lequel n'a pas eu la curiosité de demander plus de précisions. La lettre n'a pas été retrouvée."

  HV resta silencieux quelques instants, l'air concentré.
- Cette histoire est fantasmagorique, et je serais enchanté de participer à son élucidation. Mais il y a la question de mes "honoréres", vous savez que je ne travaille pas gratuitement, loin de là.
  Lédène intervint:
- Il ne faut pas vous en faire à ce sujet, HV. En fait, c'est Karl van Loornem qui a suggéré que vous soyez associé à l'enquête, lorsque nous lui avons appris les doutes qui pèsent désormais sur la mort de son père. Il vous tient en la plus haute estime depuis que vous avez résolu une affaire épineuse pour l'un de ses amis. Je crois qu'il a tout à fait les moyens de vous engager à plein temps, vous pourrez vous arranger avec lui.
- D'accord. Admettons que ce point soit réglé. Reste à savoir comment je puis aider, puisque la qualité de mon agence tient en partie à mon réseau de collaborateurs, lequel est loin de pouvoir rivaliser avec les ressources de l'Etat, et en partie à mes modestes capacités corticales, mais pour l'instant je ne vois pas comment aborder cette affaire qui ressemble plus à une sinistre blague qu'à une machination rationnelle.
"  S'il n'y avait le cas d'Omar, on pourrait imaginer qu'une puissance surnaturelle ait décidé en haut lieu que tels individus répondant à tel contingent de lettres n'avaient plus droit à l'existence, mais voilà: cette affaire montre une intervention manifestement humaine. Quelqu'un est venu cette nuit-là pour faire disparaître Omar, de façon probablement aussi discrète que dans les autres cas, mais les choses ont mal tourné, d'abord à cause de l'intervention de la baronne, puis à cause de l'arrivée presque immédiate de la police.
"  Je suppose que vous n'avez pas eu besoin de moi pour parvenir à cette conclusion, mais maintenant que vous savez, que nous savons, ou plutôt que nous avons une vague idée de ce qui se trame, pensez-vous qu'il faille révéler les éléments dont nous disposons?"
  C'est encore le préfet Lédène qui répondit.
- Nous penchons plutôt pour garder ces informations secrètes. C'est le seul élément concret que nous ayons au sujet du ou des tueurs. Si nous le dévoilons, peut-être sauverons-nous quelques personnes pour l'instant menacées, mais peut-être le tueur s'attaquera-t-il alors à une autre catégorie de victimes. Si nous nous taisons et que nous trouvons des victimes potentielles, nous avons des chances de pouvoir tendre un piège au tueur.
- Je crois que c'est sage. J'imagine que vous faites des recherches dans les registres d'état civil, et que ça doit être une tâche titanesque Avez-vous pensé à donner des indications aux centres de tri postal ou aux facteurs, puisqu'il pourrait y avoir des lettres annonciatrices des meurtres? Ceci pourrait livrer directement la prochaine victime
- Hélas, mon pauvre ami, savez-vous qu'il y a souvent plus de quatre millions de lettres postées chaque jour en France? Rien qu'à Paris, plus de trois cents fonctionnaires sont préposés au tri, et il est impensable de mettre tant de personnes au courant, ce qui exposerait à d'inévitables fuites vers la presse, à l'affût de tout ce qui peut concerner l'affaire Omar.
"  Les registres d'état civil sont effectivement une piste à suivre, mais là encore la tâche est immense, et le nombre d'agents de confiance que nous pouvons y affecter limité.
"  Constatant que trois des cinq victimes ont été naturalisées françaises, nous avons privilégié cette approche, mais là aussi il y a du pain sur la planche, car outre les préfectures départementales, une bonne part des naturalisations est opérée par les ambassades et consulats français dans tous les pays...
"  D'ailleurs, la difficulté de cette tâche nous a conduits à une immédiate question. Comment le tueur a-t-il fait, lui, pour repérer ses victimes? Y a-t-il un autre lien entre elles que ce jeu de lettres? Nous comptons sur votre précieux cortex pour avancer dans cette voie."
- Je vois. Enfin pour l'heure je ne vois pas trop, mais je vais y réfléchir. J'aurais bien sûr besoin de tous les documents disponibles sur ces différentes affaires. Ah! Je vois que vous y aviez pensé, merci. Je compte sur vous pour me transmettre toute nouvelle information.Vous avez mon numéro de téléphone, le 648.73.
"  Une question encore. Et Omar? Reste-t-il en prison?"
- Pour l'instant, oui, mais il bénéficie d'un régime de faveur, et nous lui avons donné à entendre que nous le savions innocent, mais que nous devions le garder en détention pour sa propre sauvegarde, car c'était lui qui était probablement visé par le criminel, et il semble l'avoir accepté. C'est un garçon assez fruste.
- Je crois que c'est encore la meilleure solution. Eh bien, il ne nous reste qu'à nous mettre au travail. Alban, vous voudrez bien raccompagner ces messieurs."

  Le petit homme se leva, échangea de solides poignées de main avec nos illustres visiteurs. Je descendis avec eux jusqu'à la cour de l'immeuble, où un cab les attendait.

samedi 14 avril 2018

3 - Ce jeu bride la raison


  Le chef de la Sûreté, Seurcé, revint boulevard Haussmann trois jours plus tard, l'après-midi du 24 janvier, après avoir téléphoné à HV dans la matinée qu'une nouvelle mort était imputable au Tueur des anagrammes, comme nous en étions venus à l'appeler au cours de nos échanges.

- Comme je vous l'ai dit ce matin, HV, la nouvelle victime est une femme de Bordeaux, Manon Revol, née dans la même ville le 23 mars 1868. C'était une journaliste, très engagée dans le droit à l'émancipation des femmes. Elle tenait une chronique littéraire dans La Petite Gironde, Revol-Révélations, souvent citée par d'autres organes.
"  Elle a aussi publié plusieurs livres, dont La nuit de l'anagramme...
- La nuit de l'anagramme !, s'exclama HV. Par l'hypostase du Propater, qu'est-ce que ça peut bien signifier?
- Il semble qu'il s'agisse d'une exégèse plutôt touffue de Stendhal, mais j'ai fait appel à un spécialiste de la chose littéraire pour nous en dire plus. Il collabore parfois avec nous, et a connu personnellement Manon Revol. Je me suis permis de lui demander de venir nous rejoindre ici, il ne devrait pas tarder.
  HV marqua son approbation d'un signe de tête, et Seurcé reprit:
- C'était donc une femme très libre, qui affichait sa liberté par des revolutions qu'elle disait "minuscules", mais propres à scandaliser la bonne société bordelaise, où elle avait néanmoins sa place, comme fumer ostensiblement en public, fréquenter les bistrots, avoir ouvertement plusieurs amants.
"   Hier soir, Manon Revol avait invité un jeune amant, François M., à souper à son domicile, rue du Hâ. Elle s'était habillée d'une robe affriolante en soie mousseline rose. Selon les premiers constats de l'enquête, la robe a pris feu, alors qu'elle était en train de préparer le repas dans la cuisine. Etrangement, le feu n'a touché que son corps, et lorsque François M. est arrivé chez elle, il a senti une odeur de viande grillée et a d'abord pensé que sa maîtresse avait raté une recette, et puis il a découvert l'horreur.
"  Le corps gisait sur le carrelage de la cuisine. Le tronc était presque entièrement consumé, les membres et la tête à peine touchés, si ce n'est la chevelure, bien sûr. Et il n'y avait que quelques traces de roussi dans la pièce."
- Il existe un phénomène assez rare qu'on appelle combustion spontanée, et qui touche essentiellement des alcooliques plongés dans un coma éthylique. Le romancier Zola, dont nous avons évoqué le décès l'autre jour, en a parlé dans un livre. Evidemment, ici, nous savons qu'il s'agit probablement d'un autre assassinat, et j'imagine que l'assassin a pu utiliser un accélérateur dont un examen approfondi pourrait révéler des traces.
  Les connaissances de HV en criminologie me sidéraient souvent. Seurcé s'étonna:
-  Un accélérateur? C'est la première fois que j'entends ce mot. Enfin je transmettrai à Bordeaux.
  Puis il reprit, avec un sourire entendu:
- A moins que la dame ait été si brûlante de désir que le feu ait pris là où je pense...

  HV ne sembla pas prêter attention à cette grivoiserie. Il se leva, et vint lentement se camper devant le tableau noir qui occupait un mur entier du bureau. Il y inscrivait, ou plutôt m'y faisait inscrire car il détestait le contact de la craie, les principaux éléments des affaires en cours, et cette opération semblait stimuler favorablement son fameux cortex.   Il m'avait donc fait écrire soigneusement les noms des victimes sur le tableau, et les dates de leurs morts:

     LEN ROMANOV     3 janvier
     ANNE VORMOL     6 janvier
     LOANN VERMO     8 janvier
     VAN LOORNEM    12 janvier
     (OMAR)              17 janvier
     MANON REVOL    23 janvier

  Après quelques minutes à scruter le tableau, HV dit:
- Seurcé, vous aviez dit que le cadavre d'Anne Vormol avait été découvert dans la matinée du 6, mais n'est-il pas possible que la mort date de la veille, le 5?
- Ma foi, c'est très possible. J'imagine que personne n'a alors cherché à déterminer l'heure exacte de sa mort, et l'importance de son cas ne nous est apparue qu'après l'affaire Omar, bien trop tard pour qu'une éventuelle exhumation eût pu nous renseigner sur ce fait, mais le 5 ou le 6, quelle importance?
- Eh bien si la date effective est le 5, alors elle est morte deux jours après Len Romanov, puis Loann Vermo est mort trois jours après Vormol, Van Loornem quatre jours après Vermo. Cinq jours plus tard, c'est ce que nous supposons être une tentative contre Omar, et encore six jours plus tard meurt Manon Revol. 2-3-4-5-6, ça ne vous semble pas significatif?
- Peut-être, mais en quoi ça peut-il nous aider?
- D'abord, il me semble que ceci suggère qu'il y ait eu une autre mort, le 2 janvier, un jour avant Romanov, la première de la série. Ceci pourrait être de la plus haute importance, car dans ces affaires de crimes multiples, la première victime fait souvent partie de l'entourage de l'assassin, et donne donc le plus d'indices pour l'identifier. C'est aussi parce que l'assassin en est conscient qu'il tente de cacher ce premier meurtre, alors il faudrait se pencher sur toutes les disparitions signalées à partir du 2 janvier.
  Seurcé regarda HV avec respect.
- Et vous avez enquêté sur plusieurs affaires de crimes multiples?
- Ma foi, mon concours a été sollicité à diverses reprises, mais je suis tenu au secret. Au fait, il a été évoqué de mystérieuses lettres, parvenues à Omar et à Van Loornem peu avant les drames, sait-on ce qu'il en a été pour mademoiselle Revol?
- Non, j'ai envoyé sur place un inspecteur au courant de tous les aspects de l'affaire, et nous aurons bientôt les résultats de ses investigations. Car, comme il l'avait été décidé, nous continuons à garder le secret sur le Tueur des anagrammes, mais je me demande si ce choix est judicieux. Nous aurions pu peut-être éviter la mort de cette femme...
- Peut-être, mais nous aurions aussi perdu le seul indice qui pouvait nous mener vers l'assassin. Depuis la découverte du schéma arithmétique, nous savons que s'il doit y avoir un autre meurtre, ce ne sera pas avant le 30 janvier. D'ici là, nous aurons sans doute du nouveau, je compte beaucoup sur ce qui a pu se passer le 2...

  C'est alors que retentit le timbre de la sonnette électrique. Seurcé émit:
- C'est probablement l'homme de lettres dont je vous ai parlé.
  J'allais ouvrir. Sur le palier se tenait un être étrange, des cheveux blancs en bataille, des binocles noirs qu'il ne retira pas en se présentant:
- Jean Irrudoca, instituteur honoraire. Je dois voir monsieur Valmondada.
  Il me suivit dans le corridor, une serviette sous le bras, jusqu'au bureau de HV, où il réitéra sa présentation:
- Jean Irrudoca, instituteur honoraire. Une maladie des yeux me contraint à garder en permanence ces binocles, je vous prie de m'en excuser.
- Soyez le bienvenu, monsieur Irrudoca. Asseyez-vous. Pouvez-vous nous renseigner sur Manon Revol, et d'abord sur sa Nuit de l'anagramme?
- C'était une personne extraordinaire, qui avait un tel appétit de vivre, et maintenant...
"  Dans La nuit de l'anagramme, elle introduit le concept de biotextualité. Elle part d'un détail du chapitre XX de La Chartreuse de Parme, où Fabrice del Dongo, prisonnier de la tour Farnèse, reçoit dans la nuit un message codé par des éclairs lumineux, GINA PENSA A TE, Gina pense à toi.
"  Stendhal indique Cette nuit était la cent soixante-treizième de sa captivité, ce qui ne nous renseigne pas directement sur la date effective, mais le même chapitre nous apprend qu'il a été amené à la tour Farnèse le 3 août, alors le calcul est simple, pourvu de l'effectuer. Mais permettez..."
  Il se lève, va au tableau, et prend la craie en regardant son auditoire:
- Si donc la nuit du 3 au 4 août est la première de sa captivité, on a 29 nuits jusqu'à début septembre, 30 jusqu'à octobre, 31 jusqu'à novembre, 30 jusqu'à décembre, 31 jusqu'à janvier de l'année suivante.
  L'instituteur (honoraire) a disposé les nombres en colonne, et les additionne:
- Nous avons donc 151 nuits jusqu'au matin du premier janvier, 173 moins 151 égale 22, et la cent soixante-treizième nuit est donc la nuit du 22 au 23, et, puisque Fabrice a reçu le message vers une heure du matin, la date effective était l'anniversaire de Stendhal, né le 23 janvier 1783.
  Irrudoca inscrit "23 janvier" sur le tableau, et souligne trois fois la date. Je m'aperçois que sur le pan gauche du tableau, j'avais noté, presque à la même hauteur, la date de la mort de Manon Revol, la même. Je me lève, et pointe des deux mains les dates identiques.
- Curieux, fait Irrudoca, et d'autant plus curieux, sinon bouleversant, que Manon était à quelques semaines de ses 40 ans, or la date très précise de la nuit de l'anagramme est le 23 janvier 1823, soit le jour des 40 ans de Stendhal.
"  Or ceci survient au chapitre XX de La Chartreuse, et 20 c'est la moitié de 40. Le roman compte 28 chapitres en tout, et Stendhal l'a introduit par un Avertissement, prétendument de la main du narrateur du récit, daté du 23 janvier 1839, le jour des 56 ans de Stendhal, et 28 c'est la moitié de 56."
  Irrudoca ponctue ces déclarations de quelques chiffres au tableau, 20/40 = 28/56 = 1/2, cette dernière fraction encadrée quatre fois.
- Manon en a déduit qu'une construction aussi élaborée devait indiquer une importance extrême du chapitre XX, et plus particulièrement du message codé. Aussi, pour elle, GINA PENSA A TE est la claire anagramme de SATAN, ANGE PIE, qui jouerait à plusieurs niveaux.
"  "Satan" fait d'abord référence à lui, dont le pseudonyme viendrait de la ville allemande de Stendal, en souvenir d'une maîtresse aimée là-bas, mais il insistait pour que son pseudonyme soit prononcé "standal", et non "chtenndal". "Ange pie" représenterait l'autre versant de sa personnalité, car toute personne a deux composantes, la bête et le "beyle" se permet Manon dans son chapitre Celui par qui le Standal arrive.
"  Mais "Ange pie" peut aussi signifier "Saint-Ange", la prison papale qui a quelques traits communs avec la tour Farnèse. L'emprisonnement de Fabrice, pour ses idées progressistes, aurait ainsi à voir avec l'acharnement du Vatican contre les francs-maçons, notamment Cagliostro, d'abord enfermé au château Saint-Ange puis envoyé finir ses jours dans la terrible forteresse de San Leo. Et savez-vous quand Stendhal a été initié franc-maçon, je vous le donne en mille, Emile?"
  Irrudoca fit un clin d'oeil à Seurcé, dont je me souvins que le prénom était Emile. Il reprit:
- Eh bien le 3 août 1806, exactement 16 ans avant l'emprisonnement de Fabrice. Je vous rappelle que l'Avertissement ouvrant la Chartreuse est daté du 23 janvier 1839, exactement 16 ans après la reprise de la communication de Fabrice avec le monde extérieur.
- D'accord, interrompit HV, ceci est très ingénieux, mais assez loin de notre enquête, car Manon Revol semble avoir été tuée parce que son nom est une anagramme, et non pour ses théories littéraires.
- Mais je n'ai fait qu'effleurer le sujet, et l'anagramme intervient selon Manon à tous les niveaux dans l'oeuvre de Stendhal. "Sorel", c'est "l'Eros", "del Dongo", c'est "Dégondol", le libraire de la rue des Feuillantines qui a initié Stendhal à la littérature érotique...
-  D'accord, d'accord, je lirai le livre, mais dites-moi, n'est-il pas question de Napoléon dans la première phrase de La Chartreuse de Parme?
- C'est exact, ou plus précisément de Bonaparte, et de son entrée à Milan le 15 mai 1796.

  HV resta pensif quelques instants, puis dit:
- C'est éplapourdissant. Les napoléons des Hautois, la rue du Mont-Thabor de Van Loornem, et maintenant la Chartreuse, et ses anagrammes. Et cette mort le 23 janvier, à presque 40 ans. Et la mort de Len Romanov qui rappelle celle de Zola, lequel a décrit dans un roman une combustion spontanée semblable à celle de mademoiselle Revol. Toutes ces correspondances brident ma raison, et je commence à me demander si ce n'est pas un calcul du tueur...
"  Et à part ça, monsieur Irrudoca, votre Manon a écrit d'autres choses?"
- Eh bien il y a toutes ses chroniques dans La Petite Gironde, qui mériteraient d'être éditées. Elle était par ailleurs mélomane, et je sais qu'elle travaillait depuis longtemps à une exégèse de la Tétralogie de Wagner, mais j'ignore tout de son degré d'achèvement. Elle a aussi publié un roman, L'incendiée des dieux,...
- L'incendiée des dieux!, c'est étrangement prémonitoire, non?
- Tiens, oui, je n'y avais pas pensé. C'est l'histoire plus ou moins autobiographique d'une femme qui entend mener une vie sans entraves d'aucune sorte. On y trouve des révélations très précises sur la sexualité féminine, ce qui a valu au roman une certaine réputation parmi la gent masculine, alors que Manon visait essentiellement à faire partager aux femmes son cheminement vers la libération. J'en ai apporté un exemplaire si vous désirez.
  Il sortit un ouvrage de sa sacoche. Comme HV ne faisait pas mine d'être intéressé, je me levai et pris le livre en main. Je remarquai:
- Mais il est paru chez Marc-Antoine Duchemin, l'éditeur qui a refusé le roman de Loann Vermo en termes presque injurieux.
- Ce n'est pas étonnant. C'est un éditeur très coté, et surtout sa collection "du chemin", en deux mots, qui accueille les tendances les plus novatrices de la fiction contemporaine.

  Il n'empêchait. Je commençais à penser comme mon patron que l'accumulation des coïncidences devenait des plus troublantes.

vendredi 13 avril 2018

4 - Doses d'anagrammes là


  Le 26 janvier, en début d'après-midi, nous avions à nouveau la visite du préfet Lédène, accompagné du chef de la Sureté, Seurcé.
  Ce fut le préfet qui ouvrit la séance:
- Comme je vous l'ai dit hier soir au téléphone, mon cher HV, nous vous sommes au plus haut point redevables de votre idée d'examiner minutieusement ce qui s'est passé le 2 janvier. Grâce à vous, nous y voyons enfin plus clair dans cette ahurissante affaire du Tueur des anagrammes, et nous y verrons encore plus clair tout à l'heure, car lorsque j'ai téléphoné ce matin au notaire de Monlorné, à Caen, celui-ci m'a dit que le testament du docteur contenait des informations qui nous intéresseraient au plus haut point, mais il n'a pas voulu en dire plus au téléphone. Il a pris le premier train pour Paris et devrait être là dans environ une demi-heure, car je me suis permis de le faire venir ici.
- Vous avez fait pour le mieux, mon cher Charles, et en attendant cet estimable notaire, daignerez-vous nous fournir les résultats de vos investigations?
  Ce fut Emile Seurcé qui prit la parole.

- Donc, votre suggestion nous a conduit à distinguer un événement du 2 janvier, la mort du docteur Valentin-Andreae Monlorné, lequel était né le 2 janvier 1802.
- Ce siècle avait deux ans, cet an avait deux jours..., commenta HV.
- Il faut tout de suite préciser que cette mort ne peut en aucun cas résulter d'une quelconque malveillance, et c'est plutôt un miracle que le docteur Vamieux, comme il se faisait appeler, ait vécu jusqu'à ce jour, car il était depuis plusieurs semaines entre la vie et la mort.
"  Mais il voulait désespérément vivre jusqu'à son anniversaire, et il y est parvenu. Il s'est éteint dans les premières heures du 2 janvier, entouré et encouragé par les siens.
"  La nouvelle n'a pas été à la une des journaux, car Monlorné tenait à mener une vie privée discrète, si bien que le public ne savait pas grand-chose de cet homme qui était pourtant à la tête d'une des plus grosses fortunes de France, sinon la plus grosse.
"  Sa plus récente apparition au-devant de la scène a été à l'occasion de son dernier mariage, en avril 1895, lorsqu'il a épousé une femme de moins de 40 ans, lui-même étant âgé de 93 ans. Il était alors en pleine forme, et constituait une vivante publicité pour le produit phare du laboratoire Vamieux, le Véranomnol, la pastille qui vous garde au printemps de la vie.
"  Monlorné est né dans une famille de comédiens et d'artistes, où sa décision de devenir médecin a provoqué une certaine consternation, mais rien n'y a fait. Il a exercé pendant une quinzaine d'années sa profession, jusqu'à ce qu'il sente qu'il pouvait venir en aide à beaucoup plus de monde en créant des potions efficientes. Ce fut donc la naissance du laboratoire Vamieux, qui ne cessa de prendre de l'importance pendant des décennies.
"  Une caractéristique des médications Vamieux était leurs noms, dérivés plus ou moins directement du nom de leur créateur. Il y a eu le Somnolsanrev, au nom suffisamment évocateur, le premier succès des laboratoires. Le Sénoralov, pour affermir les poitrines, de la jeune fille à la mère de nombreux enfants, le Vénorol, pour activer la circulation, l'Amorolven, pour redonner aux ongles tout leur brillant... Bref toute une panoplie pour tous les tracas quotidiens, et surtout le Véranomnol, assurant la jeunesse et la longévité de tous les organes, dont il se vend quotidiennement des milliers de boîtes.
"  Vous remarquerez que VERANOMNOL est l'anagramme exacte des noms de nos victimes, comme du nom du docteur, précédé des initiales de son double prénom, V-A MONLORNE."


  HV resta quelques instants silencieux, pensif, et dit:
- Il s'agirait donc d'une question d'argent...
  Ce fut au tour du préfet de reprendre la parole:
- C'est du moins ce que m'a laissé entendre maître Lepertuis, lequel doit bientôt arriver avec le testament de Monlorné. Il s'agit en effet d'une fortune colossale qui pourrait dépasser la dizaine de milliards, mais qui est difficile à évaluer car Monlorné a consacré une partie des formidables bénéfices du laboratoire Vamieux à acquérir des oeuvres d'art, avec un flair remarquable car les artistes qu'il a privilégiés ont souvent vu leur cote grimper, de façon parfois inimaginable. Il faudrait un inventaire complet de ses collections, abritées dans l'immense manoir qu'il a fait construire entre Lion-sur-Mer et Hermanville, pour avoir une idée des sommes en jeu.
"  Il s'est aussi constitué une importante bibliothèque, avec de nombreux ouvrages rares sur la médecine et l'ésotérisme, car le secret de ses potions était en rapport avec ses recherches ésotériques. Certains de ses ouvrages sont les seuls exemplaires connus des premières éditions.
"  Ces dépenses somptueuses n'ont pas empêché Monlorné d'être aussi un grand philanthrope. Il a entièrement financé plusieurs hôpitaux, fait de multiples dons à des associations caritatives..."
  Le timbre de la sonnette retentit. Ce devait être le notaire attendu.

  J'allais ouvrir, et c'était effectivement Me Lepertuis, un gros homme rubicond, la soixantaine, le souffle un peu court bien que notre immeuble soit équipé d'un ascenseur. Je le conduisis au bureau de HV, le fis asseoir, et lui demandai s'il désirait quelque rafraîchissement. Il choisit de se contenter d'un grand verre d'eau.
-  C'est un grand honneur pour moi de rencontrer tant d'illustres personnages, messieurs, commença-t-il, après avoir bu d'un trait la moitié de son verre.
"  Il n'est pas dans les habitudes de mon étude de trahir les secrets qui lui sont confiés, mais ce dont m'a informé ce matin monsieur le Préfet m'a convaincu qu'il fallait que je vous communique le contenu du testament de monsieur Monlorné, lequel devait de toute façon être rendu public dans quelques semaines."
  Il tira une liasse de feuillets de sa sacoche.
- J'ai apporté le document, dont il n'existe qu'un seul autre exemplaire, en mon étude de Caen. En voici donc la teneur.
   Je soussigné Valentin-Andreae Monlorné, fils légitime de Urbain Monlorné et de Rosinha Cruzado, domicilié à Hermanville-sur-Mer, déclare que ce qui suit constitue mes dernières volontés, en ce 2 janvier 1902, mon centième anniversaire.
- Je vais passer sur diverses dispositions qui me semblent de peu d'intérêt pour vous, les legs à la domesticité, le devenir du laboratoire Vamieux, que Valentin dirigeait depuis de nombreuses années avec sa fille Salomé, et son petit-fils Maxime est depuis moins longtemps également associé à la direction.
"  Divers fonds ont été placés pour assurer des rentes à diverses associations auxquelles Valentin contribuait régulièrement.
"  L'actuelle épouse de Valentin, Mathilde, est écartée de la succession, et sommée de renoncer à toute velléité de contester le testament. Sinon serait rendue publique l'enquête d'un cabinet de détectives qui a établi de multiples manquements à leur contrat de mariage. Elle ne pourra que conserver sa garde-robe, ses bijoux, et les divers cadeaux que lui a faits Valentin, dont tout de même une villa sur la Riviera. Je vous rappelle que les deux précédentes épouses de Valentin sont décédées.
"  J'en arrive à l'essentiel, le devenir de la fortune personnelle de Valentin, et de toutes ses collections, le manoir restant le siège social du laboratoire."
  En ce qui concerne le reste de mes biens, j'ai pris une décision quelque peu inhabituelle. J'ai fait de mon vivant tout mon possible pour aider les miens à trouver leur voie, en tâchant de leur inculquer le sens de ma devise, Laborare. Je crois qu'ils ont tous réussi, chacun dans son domaine, et qu'un soudain afflux d'argent pourrait remettre en cause ces réussites, aussi j'ai décidé de léguer ma fortune à de parfaits inconnus, car je suis depuis longtemps persuadé que le hasard est un moteur essentiel de la destinée.
  Alors ces inconnus, ce seront les citoyens français, hommes ou femmes, dont l'ensemble prénom-nom, selon une carte d'identité ou un passeport délivré avant ce 2 janvier 1902, est l'exacte anagramme du remède qui a fait ma fortune comme ma longévité, le Véranomnol.
  Je laisse à mon notaire, Me Lepertuis, le soin de décider des modalités d'application de mes volontés. Un certain temps sera nécessaire, je présume, pour trouver ces personnes dont je n'ai aucune idée du nombre. Mes collections seront vendues aux enchères, l'argent obtenu sera ajouté à mes avoirs divers en espèces, et le tout sera partagé également entre tous ces héritiers dont je ne sais rien.
  Fait à Caen, le 2 janvier 1902, en présence de deux témoins pour la signature, les frères Alain et Alex Tuillier.
- Le document a été dûment signé, les témoins sont deux tailleurs dont la boutique est en bas de mon immeuble, à Caen, des frères jumeaux.
"  Valentin a désiré ajouter un codicille l'an dernier. En voici la teneur."
  En ce 28 mars 1907, je me sens toujours en pleine possession de mes moyens et espère atteindre l'âge de 106 ans, ce qui était depuis longtemps mon souhait secret.
  Si j'y parviens, voici les exactes modalités qui devront suivre ma mort.
  Mon testament ne sera rendu public que le 106e jour à compter de celui de mon décès, ce jour étant inclus.
  Les héritiers pourront se faire connaître de Me Lepertuis s'ils le désirent, mais ce ne sera que 120 jours après le jour de cette publication, ce jour n'étant pas inclus, qu'ils devront se présenter ou se faire représenter en l'étude de Me Lepertuis, munis de tous les papiers nécessaires à leurs identifications. C'est alors, et alors seulement, qu'ils seront institués mes légataires, et leurs familles n'auraient aucun droit sur leurs parts d'héritage s'ils venaient à mourir précédemment. En revanche, à compter de ce jour, pourvu que leur identité ait été authentifiée, la part d'héritage leur sera définitivement acquise, et transmise à leurs héritiers en cas de décès.
- Voilà. La signature du document a encore eu pour témoins les frères Tuillier. Il n'y a pas eu d'autre modification depuis, et le testament devra donc être rendu public le 16 avril. 120 jours plus tard, la séance de désignation des héritiers sera le 14 août.
"  Lorsque monsieur le Préfet m'a appris la mort de plusieurs personnes dont les noms étaient des anagrammes de Véranomnol, il m'a paru nécessaire de révéler aux enquêteurs le contenu du testament, pour éviter d'autres morts, en parfait accord avec ce que j'imagine des volontés de mon client, dont la vie entière a été consacrée à soulager les maux de l'humanité."
  HV se leva et vint lui serrer vigoureusement la main.
- Cette attitude vous honore, mon cher maître, et tout homme de coeur aurait agi comme vous. Maintenant, je crois qu'il est temps pour vous de prendre congé si vous voulez être rentré à Caen ce soir. Je vous fais conduire à Saint-Lazare par mon chauffeur.
  Il revint à son bureau et prit l'interphone :
- Dom, vous voudrez bien sortir l'automobile pour Me Lepertuis, et le conduire à la gare. Merci.

  Après de brèves effusions et congratulations avec le consciencieux notaire, je l'accompagnai jusqu'à la cour de l'immeuble où vrombissait la soixante-chevaux de HV. Je serrai encore la main du notaire et lui ouvris la portière.
  Je rejoignis ensuite en hâte le bureau, où la discussion reprit bon train. HV dit:
- En somme, Omar el Vonn, le modeste jardinier conspué par toute la France bien-pensante, serait pour le moment le seul héritier de la fortune la plus colossale dont on puisse rêver. Je n'ose imaginer le tollé que ça va provoquer lorsque l'opinion sera informée.
  Le chef de la Sûreté intervint:
- Eh bien, depuis notre dernière réunion, nous avons découvert deux nouveaux personnages, que nous savons maintenant pouvoir être les héritiers de Monlorné. C'est encore notre brillant inspecteur de la Brigade Mondaine, Chalin, qui les a dénichés, en fait assez facilement car ce sont de louches individus sur lesquels nous gardons un oeil depuis leur arrivée en France.
"  Le premier est l'ancien colonel anglais Sebastian Moran, qui avait d'abord émigré aux Etats-Unis, puis avait dû quitter précipitamment New York en 1894, paraît-il à la suite d'un attentat manqué contre votre principal rival international, le détective Samson Sholem. A cause d'une bizarre histoire où il intervient un "col en V", il a choisi de se faire naturaliser sous le nom Vonel Moran, ce qui a été agréé par l'état civil.
"  L'autre est une crapule de la pire espèce, l'Irlandais Augustus O'Malvernon, un maître chanteur qui a d'abord exercé sa coupable activité à Dublin, jusqu'à ce que le suicide d'une de ses victimes le contraigne à s'exiler en 1899. Il continue aujourd'hui son odieux métier à Paris, avec tant de précautions que la loi ne peut rien contre lui. Toujours est-il que, par une étrange facétie de l'état civil, le nom qu'il porte désormais sur ses papiers est O Malvernon, comme si "O" était son prénom."
- C'est effectivement de la plus haute étrangeté, et ceci me rappelle le cas de Van Loornem, pratiquement identique puisque le flamand "van" est l'équivalent de l'irlandais "O'". C'est à se demander si ces gens n'étaient pas au courant d'une façon ou d'une autre du futur testament de Monlorné. Il faudra demander dans son entourage de quand datent ses intentions testamentaires, si quelqu'un en sait quelque chose...
"  Et Omar el Vonn, sait-on si une quelconque bizarrerie est attachée au choix de son nom français?"
- Nous lui avions demandé, il semble que son nom en arabe classique soit elvan, ce qui signifie "l'arrosoir", belle prédisposition pour son futur métier de jardinier. Dans l'ouest du Maghreb, ce mot se prononce plutôt elvon, et lors de sa naturalisation il a choisi l'orthographe el Vonn pour éviter la nasalisation de la dernière syllabe.
- Bon, en tout cas, puisque tout ceci est en rapport avec les médicaments, je crois avoir eu ma dose d'anagrammes pour aujourd'hui, mais je crains que ce soit loin d'être terminé.

jeudi 12 avril 2018

5 - Elle cherchait noise


  En cette matinée du 28 janvier, une dame d'un certain âge vint se présenter aux bureaux de l'agence Valmondada.
- Je mendie votre pardon pour mon mouvais frantchais..., commença-t-elle, mais je ne continuerai pas à tenter de restituer sa prononciation ridicule de notre langue, et vais désormais la faire s'exprimer normalement. Je profite de cette occasion pour rappeler que j'écris ceci de nombreux mois après les faits, et que je rapporte les conversations dont j'ai été témoin en en respectant l'esprit plutôt que la lettre. Ceci peut expliquer pourquoi les propos des divers protagonistes de l'affaire sont rapportés dans un même style, le mien en l'occurrence.
  Par ailleurs, je ne suis à l'abri ni d'oublis, ni d'erreurs.

  Donc la dame était une Anglaise du nom de Clarissa Abadanlost, et elle voulait engager HV pour une affaire de la plus haute importance. J'eus beau lui assurer que l'agence était actuellement engagée dans une enquête nécessitant le travail à plein temps de tous ses employés, elle n'en démordait pas, et pérorait à perdre haleine. Je perçus néanmoins dans son discours volubile l'expression "maître chanteur de la pire espèce", et j'eus l'intuition de lui demander:
- Dites-moi, ce maître chanteur, n'aurait-il pas un prénom très particulier, en une seule lettre?
- Comment le savez-vous? Oui, c'est l'infâme O Malvernon!
- Attendez un instant, je vais voir si monsieur de Valmondada peut vous recevoir.

  Ainsi le hasard nous amenait au maître chanteur que nous apprenions deux jours auparavant être l'un des héritiers des milliards de Monlorné! HV informé me pria d'introduire aussitôt mistress Abadanlost, ce qui fut fait, et après les présentations d'usage elle débuta son récit.
  - A la fin des années cinquante, j'ai été éperdument amoureuse de votre grand poète, Valmoreno.
  Sans être épris de poésie, j'avais entendu parler de ce poète du siècle dernier, qui avait choisi son nom de plume en référence à la vallée de Galice où il avait passé ses premières années, avant que sa famille ne le rapatriât en France. HV semblait le connaître bien mieux, car il déclama avec une certaine ferveur: 
Voici que s'est perdu le poisson d'or pérenne,
L'énième et seul gardien de ma noire prison,
L'unique clef ouvrant le jardin de la reine,
La limite arbitrale où finit l'horizon.
- Je vois que vous connaissez ce sonnet, son plus connu je crois, reprit l'Anglaise.
"  Romuald, vous le savez, n'était pas l'homme d'un seul amour, et il m'a en quelque sorte répudiée, après dix-huit mois d'une folle passion, au profit d'une nouvelle jeune fille à la radieuse beauté. Je me suis ensuite mariée, j'ai eu une fille, laquelle a fait un beau mariage, avec lord Grandison. Ils m'ont donné une petite-fille, Pamela, fiancée récemment au duc Docalion. Le mariage doit avoir lieu en mars.
"  Comme vous le savez, avant sa fin tragique, Romuald a consacré les dernières années de sa vie à peaufiner son oeuvre, et à en établir l'édition complète, définitive, en 21 volumes. Lorsqu'il en a eu fini, lorsqu'il a vu que l'édition réalisée était conforme à ses souhaits, il a estimé que sa mission terrestre était accomplie, il a mis fin à ses jours.
"  Il a eu le geste de m'envoyer une édition sur vélin, dédicacée. J'imagine qu'il a pu en faire de même avec certaines des femmes qui ont le plus compté sur lui, mais peu importe, car, je vous l'avoue, je n'ai jamais aimé que lui, et cette édition était mon plus cher trésor.
"  Comme vous le savez peut-être, ce fervent latiniste avait procédé à la manière des familles romaines, où seuls les quatre premiers enfants recevaient des prénoms originaux. Ensuite, les enfants étaient prénommés Quintus, Sixtus, Septimus, etc. Alors les quatre premiers volumes de l'édition complète Valmoreno, qui contenaient ses oeuvres en prose, avaient été baptisés ainsi: Aurélia, Blondie, Clara, Dolorès."
  Elle minauda:
- Clara, c'est moi.
"  Les 17 autres volumes contenaient son oeuvre poétique, et étaient numérotés de 5 à 22, non de 5 à 21 car il était superstitieux, et avait refusé qu'il y eût un volume 13.
"  Il avait par ailleurs inséré dans la reliure de chacun des volumes une des 21 lettres que je lui avais envoyées lors de notre idylle.
"  L'an dernier, j'ai découvert un trou dans la collection qui trônait en bonne place dans ma bibliothèque. Le volume 14 avait disparu. J'ai cherché partout, interrogé toutes les personnes qui auraient pu avoir accès à ma bibliothèque, sans résultat.
"  J'avais perdu tout espoir de le retrouver lorsque, quelques jours après l'annonce du mariage de Pamela avec le duc, j'ai reçu une lettre de ce monsieur O Malvernon qui me disait qu'il avait trouvé le volume parmi un lot de livres d'occasion, qu'il avait identifié sa propriétaire par le monogramme qu'il avait trouvé à l'intérieur, et qu'il s'offrait à me le restituer si je venais le voir à Paris, rue d'Aumale."
- En réalité, soyez bien certaine qu'il ne l'avait pas trouvé par hasard. Ce genre d'individu fait savoir dans certains milieux qu'il peut offrir un bon prix pour des documents compromettants, un bon prix, certes pour les domestiques ou autres, mais sans commune mesure avec le gain qu'il compte en tirer.
- J'ai en tout cas vite compris que sa proposition n'avait rien d'altruiste. Lorsque je suis venue le voir, il m'a aussitôt rendu le livre, puis m'a fait comprendre qu'il avait gardé la lettre qui se trouvait dans la reliure, et qu'il ne me la rendrait qu'en échange d'une somme importante.
"  Voyez-vous, si les autres lettres contenaient les banalités d'une jeune fille amoureuse, je m'étais laissée aller dans cette lettre numéro 14 à des évocations très précises de nos jeux intimes. Chez nous, les gens de la bonne société sont très prudes, et s'il y a des choses shocking, comme on dit, cette lettre était very very shocking, et sa divulgation aurait des conséquences que je n'ose imaginer, avec d'abord bien sûr l'annulation du mariage de ma petite Pamela.
"  Même chez vous, d'ailleurs, la parole des femmes est encore loin d'être libre, et je me souviens du scandale qu'à fait il y a quelques années la parution de ce roman, L'incendiée des dieux..."
- Oui, j'en ai entendu parler, mais je ne l'ai pas lu. Mais dites-moi, si j'ai bien compris, il y avait 21 lettres dans les 21 volumes de votre édition, alors la lettre en question devrait être la lettre numéro 13, non, puisqu'il n'y a pas de volume 13?
- Vous avez raison. Décidément, comme on dit chez nous, si vous chassez le diable par la porte de devant, il se faufilera par la porte de service.
"  Donc, l'odieux Malvernon me demande une somme si énorme, huit mille livres, qu'il m'est impossible de la trouver. Il suggère que je devrais m'adresser à mon gendre, lord Grandison, ou au duc, mais ceci m'est tout autant impossible, et j'ai pensé à m'adresser à vous. Vous avez l'habitude de ce genre de personnage et vous saurez probablement trouver comment l'empêcher de nuire à ma famille.
"  Comme je vous l'ai dit, je ne suis pas riche, mais j'espère pouvoir vous rémunérer équitablement pour cette tâche."
- Mistress Abadanlost, ce sera un honneur pour moi si j'arrive à résoudre votre problème, car j'ai le plus grand mépris pour le chantage qui est à mes yeux la forme la plus vile de la criminalité. Ne vous en faites pas en ce qui concerne mes honoréres, je vous laisserai juge de ce que vous me devrez si je parviens à vous débarrasser de ce poids.
  L'Anglaise se répandit en remerciements, baisa les mains de HV, et nous eûmes toutes les peines du monde à nous en dépêtrer. Lorsqu'elle fut enfin partie, HV me dit:
- Mon petit Alban, je crois que nous allons visiter ce Malvernon dès cet après-midi. Je vais voir avec Seurcé s'il est chez lui. Je sais qu'il fait surveiller discrètement nos deux suspects actuels, lui et Moran.

  Après un déjeuner frugal, une salade variée préparée par Dom, et tout de même au dessert quelques gâteaux à la crème que HV l'avait envoyé chercher chez son pâtissier favori, nous nous mîmes en route, à pied, car la rue d'Aumale était proche. Dom resta seul à l'agence, nos employés ayant tous été réquisitionnés par Seurcé pour étudier les fichiers d'état civil.
  Nous passâmes devant les Galeries Lafayette, qui étaient encore en travaux, avec une nouvelle extension des magasins.
- Lafayette, nous voilà! fit étrangement HV.
  La rue Taitbout nous mena directement à la rue d'Aumale, et en arrivant au numéro 3, je fis remarquer à HV une petite plaque apposée sur la façade de l'immeuble:
Le compositeur RICHARD WAGNER
vécut ici en 1860 et 1861
- Patron, n'est-ce-pas sur Wagner que travaillait Manon Revol?
- Oui, et Alban, connaissez-vous le nom de l'opéra dont Wagner écrivit le livret en 1861, si je me souviens bien?
- Parsifal, hasardé-je, car c'était le seul que j'avais vu.
- Non, Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg. L'animal aurait-il osé?
  Le concierge nous indiqua que Malvernon était au troisième gauche. Wagner, lui, avait habité au premier.
  En montant, et pestant contre ces immeubles sans ascenseur, HV me dit:
- Vous voyez, Alban je ne vois pas un maître chanteur capable d'une série de meurtres, mais qui sait? J'aimerais voir sa tête quand je lui poserai certaines questions.
  Nous étions au troisième. Je sonnai. Une femme vint nous ouvrir, habillée en tenue de ville.
- Monsieur de Valmondada souhaiterait s'entretenir avec monsieur Malvernon, fis-je.
  Elle s'absenta quelques instants, puis revint, nous faisant signe de la suivre.

  Malvernon avait son bureau dans une pièce sans fenêtre, comme un rat dans sa tanière, mais l'homme lui-même ne correspondait en rien à l'image que je me faisais d'un maître chanteur. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, au visage rond et juvénile qu'un perpétuel sourire semblait éclairer, et qui s'exprimait parfaitement en français.
- Eh bien, messieurs, que puis-je pour vous?
- Je suis venu vous parler d'une lettre de mistress Abadanlost, que vous auriez en votre possession.
- D'accord. Voyez-vous, certain journal londonien serait prêt à me verser une bonne somme pour ce pli, mais il m'a semblé plus fair-play de tenter d'abord de m'arranger avec la dame.
- Mais huit mille livres! Vous savez que c'est beaucoup trop pour elle.
- Je ne crois pas. Je crois qu'elle finira par ravaler sa fierté et demander à ses riches proches de l'aider à éviter le scandale. Une seule chose est certaine. Si l'argent n'est pas ici le 16 mars, jusqu'au dernier penny, la petite Pamela ne se mariera pas le 22. Aucun rabais n'est admissible, c'est la déontologie de ma profession, car si d'autres de mes clients apprenaient qu'il est possible de m'émouvoir, c'en serait fini de moi.
- Admettons. Je suis aussi venu vous apporter deux informations qui pourraient vous aider à changer d'avis. La première est que vous hériterez prochainement d'une somme considérable, en comparaison de laquelle huit mille livres sont une broutille, mais je suis tenu au secret sur cette affaire jusqu'au 16 avril.
  Malvernon resta imperturbable, mais aucune émotion ne semblait pouvoir altérer sa face figée dans ce sourire que je commençais à trouver intolérable.
- Vraiment? Bien que j'aie été amené à rendre service à des gens plutôt fortunés, j'ai peine à croire que l'un d'eux en ait éprouvé assez de gratitude pour me coucher sur son testament. Mais si vous êtes aussi sûr de vous, je crois savoir que vous avez les moyens de vous acquitter de la dette de mistress Clarissa, et je me ferai un plaisir de vous rembourser lorsque j'aurai touché ce pactole...
- Il se trouve que j'ai aussi ma déontologie, et celle-ci m'interdit de distribuer de l'argent aux canailles!
- Allons, restons civilisés, je vous prie.
- Et puis il y a mon second point, qui pourrait rendre votre remboursement fort hypothétique. Nous avons des raisons de penser que votre vie est en danger.
- Diable! Voilà autre chose. Si c'est une forme de menace, sachez que les dossiers de l'Agence O, comme je nomme mes petits trésors, sont bien à l'abri chez un mien ami auquel j'ai donné des instructions très précises au cas où je viendrais à disparaître de façon suspecte. Aussi, si ma vie est menacée, raison de plus pour presser le règlement de notre petite affaire.
- Vous feriez mieux de prendre mon information au sérieux. Je ne peux encore vous en dire plus, mais le préfet de la Seine pourrait vous confirmer que la menace est réelle.
- Et pourquoi pas l'archevêque de Paris? Je sais que ces messieurs de la Sûreté s'intéressent à moi, et il m'a semblé voir quelques gros godillots aux alentours lors de mes dernières sorties. Ce n'est pas la première fois, mais je veille à ce que mes affaires restent parfaitement légales, et je n'ai rien à craindre de la police.
- Tout ce que je me sens autorisé à vous dire d'autre, c'est que la menace deviendra imminente à partir du moment où vous recevrez une étrange lettre.
- Ah! Je commence à comprendre... Vous êtes un personnage retors, monsieur Valmondada, vous m'envoyez une lettre bizarre, vous me laissez m'interroger, l'amour?, la mort?, et puis vous venez m'offrir votre roman, but I won't buy it, je ne suis pas dupe. Alors reprenez vos cliques et vos claques et allez rappeler à mistress Clarissa ma date limite, le 16 mars.
- Ainsi vous avez déjà reçu cette lettre. Je vous prie de croire que je n'y suis pour rien, et que tout nous porte à penser que vous pourriez être frappé le 30, dans deux jours. Je venais vous proposer pour ce jour une protection rapprochée de mes meilleurs hommes, si vous aviez été conciliant.
- Rassurez-vous, je me flatte d'être capable de me défendre tout seul, j'ai toujours mon calibre .38 à portée de la main.
- Comme vous voudrez, mais je vous assure encore que je n'ai pas envoyé cette lettre, et il pourrait m'être fort utile de la voir, la lettre elle-même comme son enveloppe, si vous les avez conservées...
- Allons, monsieur le Détective, vous auriez pu trouver mieux, car qui pourrait savoir ce qu'il en est de cette lettre, sinon son expéditeur? Cette conversation s'arrête ici. Adieu.

  Nous quittâmes donc l'antre de l'homme à l'insupportable sourire. Je me sentis renaître en sortant dans la rue d'Aumale, et, après quelques bouffées d'air frais, je dis à HV:
- Je n'ai pas compris ce qu'il voulait dire avec "L'amour, la mort".
- Rappelez-vous, Alban. Seurcé nous avait dit que le pli reçu par Omar contenait les seules lettres AMOR, qu'on peut comprendre "amour", mais aussi, éventuellement, "à mort".
"  Je ne suis finalement pas mécontent qu'il ait refusé notre proposition, car il m'aurait insupporté de sauver la vie de cet individu. Il n'y a plus qu'à espérer que notre Tueur des anagrammes respecte le modus operandi de ses précédentes opérations, de manière à ce qu'un meurtre soit insoupçonnable. Ainsi la jolie Pamela pourra épouser son duc."

  Le 30 janvier, le jour prévu pour le nouveau crime, HV reçut un appel de Seurcé.
- Vraiment? Et vos hommes n'ont rien vu?
- ...
- Ce n'était pas du Wagner, par hasard?
- ...
- Bon. Merci. Tenez-moi au courant.
  Il daigna m'informer:
- Alors Malvernon est mort cet après-midi, vers 3 heures. La femme qui vit avec lui, Bénédict Perrot, s'est alarmée en constatant que le disque qu'il passait sur son gramophone était rayé, et qu'il ne se déplaçait pas pour remettre l'aiguille sur le sillon suivant. Il était affalé sur son bureau, mort. On pourrait penser à une crise cardiaque, mais ce n'est évidemment pas ce que nous allons privilégier.
"  J'avais informé Seurcé de la lettre reçue par Malvernon, et il avait fait en sorte que l'immeuble soit constamment surveillé. Rien de suspect n'a été remarqué, si ce n'est que, ce matin, Malvernon n'est pas sorti faire sa promenade journalière à Pigalle. Peut-être avait-il tenu compte de notre avertissement, finalement.
"  L'artiste qu'il écoutait était Caruso, dans un air de La Force du Destin, de Verdi."
  Il sembla profondément absorbé pendant quelques instants, puis il dit:
- Je crois commencer à distinguer certaines caractéristiques communes à ces crimes. L'alcoolique victime d'un alcool frelaté. La dame prônant l'amour libre se consumant littéralement. Le maître chanteur qui quitte la scène en écoutant Caruso... Et puis ce Vermo qui rêvait d'une carrière littéraire, comme Lucien de Rubempré, et qui finit pendu comme le personnage de Balzac... Il y a encore une certaine ironie à voir ce Romanov, qui aurait pu être le tsar du plus grand pays du monde, finir cloîtré dans un petit appartement.

  Deux jours plus tard, Seurcé nous fit une visite. L'autopsie de Malvernon n'avait pas permis d'identifier une cause malveillante à sa mort. Il y avait une bonne nouvelle pour mistress Abadanlost. Bénédict Perrot, l'amie de Malvernon, savait où était la lettre volée, et elle l'avait d'elle-même donnée aux enquêteurs.

mercredi 11 avril 2018

6 - Fatale aube en Egypte


  6 février. La chasse aux anagrammes parmi les fichiers de naturalisation avait porté ses fruits, et nous avions maintenant quatre nouveaux candidats à l'héritage Monlorné, tous résidant à Paris. J'avais inscrit leurs noms au tableau dans le bureau de HV:
VONA MORNEL, une danseuse malaise au nom original imprononçable, naturalisée depuis 1901. Elle proposait un spectacle à succès au Max, boulevard de Pigalle;
ELMO ORVANN, un mage originaire de Livonie, une contrée indécise disputée entre l'Allemagne et la Russie, naturalisé depuis 1889;
LOR MENAVON, un égyptologue anglais, naturalisé depuis 1901;
NEMO VORLAN, un dramaturge d'origine italienne, né Remo Vorlani, naturalisé depuis 1876.

  A la gauche du tableau, j'avais complété la liste des victimes en inscrivant O MALVERNON mort le 30 janvier; en-dessous trois points d'interrogation suivis de la date du prochain meurtre, le 7 février, demain donc, selon le schéma établi par HV.
  Ce 6 février il y avait eu du nouveau. Les agents de la Sûreté avaient contacté discrètement les quatre nouveaux candidats, sans leur révéler bien sûr leurs droits à l'héritage, et ceci avait permis de savoir que Lor Ménavon avait reçu deux jours plus tôt la fameuse lettre, celle qui semblait annoncer la mort imminente du destinataire. Nous avions toutes les raisons de penser que trois des sept victimes jusqu'ici avaient reçu de telles lettres, sans que nous ayons pu les voir, mais voici que celle adressée à Lor Ménavon avait été conservée, et Seurcé nous l'apportait en cet instant.

  C'était un rectangle de bristol sur lequel étaient tracées assez maladroitement des lettres rouges, en lesquelles on pouvait effectivement lire AMOR, comme l'avaient signalé Omar el Vonn et indirectement O Malvernon, mais il y avait cette étrange graphie à l'intérieur du O.
  L'enveloppe de la lettre, portant un cachet du 3 février de la Poste du Louvre, ne semblait pas pouvoir apporter d'informations intéressantes. L'adresse y était soigneusement calligraphiée, en capitales:
LOR MENAVON
9, RUE CLAUZEL
IXE ARRNT
E.V.
- Clauzel, encore un général de Napoléon, comme le baron d'Hautois... Quant à cet O bizarre, on pourrait penser à un petit N à l'intérieur du O, mais c'est aussi très proche de la lettre grecque Théta, dont la graphie ressemble à une petite H à l'intérieur d'un O, comme dans buthos, l'abîme.
  HV daigna inscrire lui-même ce mot au tableau.
- Mais ensuite, AMThR, ça ne veut rien dire à ma connaissance, à moins que la lettre ne fasse double emploi, et suggère précisément A MORT, et le message est bien une annonce de mort...
  Il médita quelques instants, puis reprit:
- Lor Ménavon! C'est à faire hurler Sigê elle-même! A-t-on une idée de ce qui peut justifier un nom aussi bizarre?
- Justement, dit Seurcé. Il paraît que c'est une longue histoire. Ce Ménavon souffre d'une grave maladie nerveuse, et il n'a d'ailleurs pas vu cette lettre, qui aurait pu l'inquiéter inutilement. Il reste cloîtré chez lui et ne voit personne, hormis les deux frères hospitaliers qui s'occupent en permanence de lui, frère Laurent et frère Ernault. Ils peuvent recevoir quelqu'un en fin d'après-midi, si cela vous dit.
- Mais pourquoi pas? Alban et moi irons volontiers, n'est-ce pas, Alban?

  Il ne m'était guère loisible de refuser, et nous nous mîmes en route peu après quatre heures. La rue Clauzel était encore proche, juste un peu plus loin que la rue d'Aumale où nous avions en vain tenté de prévenir le maître chanteur du danger qui le menaçait.
  Il y avait une poissonnerie au 9 rue Clauzel. Ménavon habitait au premier, sur la cour. HV frappa doucement, comme il le lui avait été recommandé. Un moine en robe de bure vint ouvrir, il chuchota:
- Je suis Laurent. Je suppose que vous êtes ce fameux enquêteur privé. Allons à a bibliothèque où nous pourrons parler tranquillement.
  Nous nous installâmes donc confortablement. HV nous présenta, puis commença:
- Nous aimerions bien savoir comment votre protégé a pu accéder à cette bizarre identité.
- Je vais vous l'expliquez, mais votre patience va peut-être être mise à l'épreuve, car c'est un peu long.
" Il est né John Menavon il y a quelque quarante-huit ans. Son père, sir Humbert Menavon, est un représentant élu à la plus haute chambre britannique, et John lui-même a connu une certaine notoriété en tant qu'archéologue. Il a arpenté en tous sens la Vallée Royale, en Haute-Egypte, où il a fait une fameuse trouvaille, un tombeau inviolé, le pharaon Hermonphis, sa momie parfaitement conservée, le trésor royal intact...
"  Après cela, il est revenu en Angleterre, où il a reçu tous les honneurs imaginables, et où il est tombé amoureux. La jeune Lorna, qui n'avait pas encore atteint son vingtième printemps, était une magnifique créature, une longue chevelure rousse, un visage parfait, une peau laiteuse, comme cette jeune femme que les peintres préraphaélites ont souvent représentée."
- Liza Siddal, je crois, interrompit HV.
- C'est cela. John et Lorna se sont mariés, et ils sont partis pour leur voyage nuptial à Louxor, où John avait tous ses amis, auxquels il souhaitait la présenter.
"  Il fallait aussi en passer par les personnalités locales, et le couple fut invité à souper par le plus haut fonctionnaire en poste à Louxor, le gouverneur Moustafa Nahik Pacha."
- Chéri je t'aime, chéri je t'adore..., chantonna bizarrement HV.
- Oh, ce Nahik Pacha n'était pas si aimable, comme vous allez le voir.
"  Lui et John avaient une passion commune, le jeu. Après le repas, l'Egyptien proposa une petite partie, offre que l'Anglais ne pouvait refuser. Ils passèrent à la salle à jouer, alors que Lorna restait à converser avec les autres convives.
"  Le jeu consistait en trois petits cubes, avec leurs faces présentant jusqu'à six points..."
- Des dés, quoi, fit HV.
- C'est cela. Au commencement, John gagna facilement plusieurs parties. Moustafa proposa que les enjeux fussent plus élevés, pour que la partie fût plus attrayante. John accepta, et peu à peu l'Egyptien prit l'avantage. Après quelques hauts et quelques bas, John s'aperçut tout à coup que tout l'argent qu'il avait sur lui était parti. Il se proposa à signer quelques traites, confiant que la chance allait à nouveau lui sourire.
"  Nahik Pacha accepta, la partie continua avec un acharnement accru, mais la chance semblait avoir choisi son camp, et John hébété après maints revers réalisa que toute sa fortune, et plus encore, était partie en fumée. Il ne pouvait en rester là, il lui fallait en récupérer au moins une partie, alors il supplia l'Egyptien. Voyait-il quelque enjeu acceptable pour poursuivre la partie?
"  Moustafa réfléchit, puis lança, en français, car une longue présence française avait imposé cette langue à tous les fonctionnaires: Mon cher John, je ne veux pas vous laisser en si fâcheuse posture, aussi voici ce que je vous propose. Vous avez une femme ravissante, alors je vous joue une nuit avec elle contre tout ce que vous avez misé ce soir.
"  John se rebella, mais le gouverneur maintint son exigence, et la nuit en question serait cette nuit même.
"  Bref, John accepta, pensant qu'il était impossible que le sort fût à nouveau contre lui, et bien sûr l'Egyptien gagna, et réclama aussitôt son lot, la pure Lorna...
"  Je vous laisse à penser comment John annonça la chose à sa femme, comment il avait pu livrer son corps, à peine éveillé à l'amour, à ce poussah vulgaire et puant. Il fallut en plus suggérer que, si Nahik Pacha était pleinement satisfait, on retournerait au statu quo pro ante, John récupèrerait tous ses avoirs...
"  Lorna le toisa, l'oeil glacial, sans un mot, et suivit l'Egyptien vers ses appartements. Celui-ci avait fait venir une calèche pour ramener John à l'hôtel, et lui avait promis que sa femme repartirait vers lui le matin suivant.
"  Mais ceci n'arriva pas. L'Egyptien repu s'étant assoupi, Lorna en profita pour enfiler ses vêtements et s'enfuir, peu avant l'aube. Personne ne l'avait informée qu'il ne fallait pas sortir à cette heure, car c'est celle où chasse le cobra au cou noir, une abominable bestiole qui crache son venin mortel jusqu'à trois mètres, en visant les yeux.
"  Ainsi elle rencontra un cobra, et sa mort fut probablement atroce, aveuglée par le venin, les poumons bloqués par sa lente action... On retrouva son corps au matin, le visage noir, crispé en un horrible rictus.
"  John hurla et sanglota, se jugeant le seul coupable, songeant à mettre fin à ses jours, mais le pire était encore à venir. Une bonne âme crut le réconforter en lui apprenant que le sort n'y était pour rien. L'Egyptien utilisait un jeu pipé, il fallait juste équilibrer son lancer pour obtenir presque à coup sûr un quatre, un cinq, ou un six, soit un avantage incommensurable par rapport à un joueur ne pouvant compter que sur la chance.
"  Sa raison ne résista pas à cette révélation. Il fut renvoyé en Angleterre en pleine confusion, ses nerfs le lâchant à tout moment. Après quelques mois sans progrès notable, son père l'envoya à Paris, à la Salpêtrière, où le professeur Charcot avait initié une approche novatrice sur ces troubles, et où ses élèves continuent à soigner les personnes à la raison fragile, souvent avec succès. Son état resta un temps similaire jusqu'à ce qu'un apprenti psychiâtre suisse, alors en stage à la Salpêtrière, un certain Charles Juin, je crois, fit une observation importante. Les crises les plus aiguës survenaient lorsque était prononcé alentour un mot contenant la quatrième lettre, selon l'alphabet européen, ou même lorsque John avait en sa présence un objet évoquant aussitôt cette lettre, laquelle, je vous le rappelle, a pour homonyme le petit cube ayant provoqué sa phobie.
"  Ce Juin proposa alors une thérapie expérimentale, un environnement où toute réminiscence fâcheuse serait évitée, ce qui fut en premier lieu tenté à la Salpêtrière, avec une nette amélioration aussitôt perceptible.
"  Alors sir Menavon acheta cet appartement, en espérant pouvoir apporter à son fils une existence presque normale. John ne pouvait rentrer en Angleterre, car ce pays comporte en anglais la lettre proscrite, sa capitale aussi, et cette lettre est beaucoup plus courante en anglais qu'en français.
"  Sir Menavon ayant beaucoup contribué financièrement aux Frères Hospitaliers, nous fûmes volontaires pour assister son fils, lequel voulut se faire naturaliser et changer son nom. Il conserva néanmoins son patronyme qu'il souhaita franciser par un accent aigu, et en nasalisant la syllabe finale, mais choisit pour prénom Lor, par opposition au titre qui lui revenait naturellement.
"  Voici sept ans que ce système fonctionne, et monsieur Ménavon va maintenant aussi bien que possible, bien que sa vie se limite à cet appartement. Nous évitons son prénom, qui ressemble à une gageure, et qui pourrait aisément réveiller ses souvenirs. Il ne voit que nous, et passe ses journées à lire, sa passion."
- Mais comment cela est-il possible, même si la lettre D est moins abondante en français qu'en anglais, on va quand même en trouver par centaines dans le moindre livre. Est-ce que vous les raturez?
- Non, ce ne serait pas une solution, car monsieur Ménavon restituerait les mots corrects, ou les phrases, au cas où ce seraient les mots que nous aurions raturé. Alors nous connaissons ses auteurs favoris, et nous récrivons leurs oeuvres en remplaçant les mots litigieux par certaines équivalences moins problématiques. Ensuite, le nouveau texte passe chez l'imprimeur, lequel n'en fabrique un livre qu'en un seul exemplaire. Vous voyez, tous les livres qui sont ici, au moins une centaine, ont ainsi subi nos corrections.
  Il montra les rayonnages de la bibliothèque, effectivement bien remplis. Les frères avaient même eu à coeur de varier les reliures, comme dans une bibliothèque normale. HV s'approcha et consulta quelques titres.
- Tiens, votre ami apprécie Zola, décidément on ne parle que de lui, ces temps-ci... Ah, d'accord, Une morte et son voeu, Conquérir Plassans, Le guérisseur Pascal, Les Halles, Comment fauta l'abbé Mouret... Mais qu'est devenu le Paradou? L'Edenou, ça n'irait pas.
- Voyez vous-même.
  Frère Laurent sortit le livre, le feuilleta rapidement, et le tendit à HV, en lui indiquant un passage. HV commença à lire:
– Voici l'Olympou, continua le carabin, en montrant la muraille. Ses larges prairies sont traversées par trois ou quatre ruisseaux, je crois.
  C'était comme une forêt vierge, une futaie immense, sous un soleil éclatant. En un éclair, le prêtre saisit nettement, au loin, certains éléments plus précis : une large fleur jaune sur une pelouse, en son exact milieu, un bouillonnement aqueux sinuant parmi les hautes pierres, un arbre colossal et les oiseaux, par centaines, volant autour; le tout noyé, égaré, flambant, en une telle verte profusion, une telle luxuriante végétation, que l’horizon entier n’était plus qu’un épanouissement.
- Mais c'est extraordinaire, on jurerait du Zola! Comment faites-vous?
- Voyez-vous, ayant passé sept ans à assister monsieur Ménavon, nous avons trouvé certaines techniques pour ne jamais prononcer la lettre fatale, et mieux, pour ne jamais employer un seul mot la contenant, car elle est parfois muette. Au commencement, ce n'était pas facile, mais peu à peu nous nous y sommes habitués, et maintenant c'est automatique, notre lexique personnel a aboli tous les mots prohibés.
- C'est fabuleux. Mais pourquoi n'utiliseriez-vous pas ce talent pour créer de nouvelles oeuvres, au lieu de réécrire des romans existants. Je suis sûr qu'il y aurait des amateurs, peut-être même un immense succès à la clé.
- Nous n'y avons pas pensé un seul instant. Je crois que l'imagination nous manque, c'est essentiel pour un romancier, non?
- Non, c'est un grand débat. Les uns méprisent toute entrave à la liberté d'écrire, mais c'est un leurre. Chacun a ses limitations, et celui qui en est conscient peut les choisir, et découvrir ainsi que ces limitations peuvent être source d'une autre liberté, une liberté plus vraie car complètement assumée...
- Je crains que ce ne soit un peu compliqué pour nous. Notre vocation nous porte à soigner les autres, et non à chercher une quelconque gloire personnelle.
- Songez-y néanmoins. Quant à nous, vos révélations ont été tout à fait éclairantes, et nous n'avons pas besoin de voir monsieur Ménavon, que d'ailleurs vous ne nous auriez sans doute pas laissé voir.
- Effectivement, et surtout lui parler. Je vous souhaite un bon retour, messieurs les enquêteurs.

  Sur le chemin du retour, HV me confia:
- Alban, j'ai préféré ne pas parler à ce brave frère de la menace qui pèsera sur Lor Ménavon, demain. Je vais m'assurer avec Seurcé qu'une surveillance constante et discrète soit effectuée, dès ce soir minuit, par plusieurs hommes. Ainsi le comportement des occupants de l'appartement sera normal, et n'alertera pas notre Tueur, afin que nous puissions enfin l'alpaguer.

  Hélas, le Tueur déjoua encore ce plan. Vers 10 heures du matin, frère Ernault trouva Ménavon mort dans la bibliothèque, les doigts crispés sur un livre qui n'aurait certes pas dû s'y trouver, Lorna Doone, de Richard Doddridge Blackmore. On imagine l'effet qu'avaient pu produire ces mots, sur un homme sevré de lettres D depuis sept ans, pour oublier le tragique destin de la pauvre Lorna.
  Personne ne comprenait ce qui avait pu se passer. Seurcé avait un homme surveillant le palier, un autre posté dans la cour observait les fenêtres du premier. Ils n'avaient rien à signaler. Le seul mouvement noté après notre visite avait été le remplacement de frère Laurent par frère Ernault, vers huit heures du soir.
  Selon leurs déclarations, Ménavon avait l'habitude d'examiner minutieusement chaque matin tous les volumes de la bibliothèque, car il avait déjà lu chacun d'entre eux de nombreuses fois, avec l'espoir d'y trouver un nouvel ouvrage, les frères lui laissant la surprise chaque fois qu'un autre unique texte était imprimé à son intention...
  Personne ne comprenait comment le roman avait pu être introduit dans la bibliothèque. Le soir, en passant par une fenêtre, avant que la surveillance ne fut mise en place? mais les huisseries ne montraient aucun signe d'effraction. Avant notre visite, lorsqu'un livreur avait apporté des ingrédients pour le repas du soir de Ménavon? Aurait-il pu détourner l'attention de frère Laurent afin que lui ou un complice s'introduisît dans la bibliothèque? Laurent ne pouvait assurer que c'eût été impossible, mais ce n'était guère concevable, le livreur étant un habitué de la maison, et un bref interrogatoire le mit hors de cause.
- C'est invraisemblable, conclut HV. Tout se passe comme si nous étions en face d'un mécanisme d'une implacable précision, connaissant parfaitement ses victimes et se jouant de toutes nos manoeuvres. Je ne sais comment nous pourrons sauver la prochaine personne visée. Il faudra bien envisager de ne pas la lâcher d'une semelle pendant la journée fatidique.